Lundi 6 juillet 2009

17h30, j’arrive dans le gymnase. On a un peu de retard, la pesée se termine dans 5minutes. Je me dépêche d’aller dans la petite salle qui où se trouve LA balance. Il y a trois hommes derrière une table, postés devant la balance, ils examinent ma licence. Celui qui se trouve en face de moi me signale qu’il a déjà vu un de mes combats, il me félicite et se demande si j’ai toujours mes problèmes de genoux. Je lui réponds que je me suis fait opérer il y a 1 mois et que je retrouve le ring pour la première fois. Je suis là, en caleçon sur la balance, dans une pièce trop petite pour contenir tous ces boxeurs et leurs entraineurs. Je me sens tout petit au milieu de tout ce monde. Ils ne sont rien comparés à tous ceux dans les gradins, ils ne sont rien à coté de tous ceux en chemin pour rejoindre les gradins. Cette foule me fait peur, comme une sorte de Dieu dont je serai l’offrande. Une fois la pesée effectuée, je me dirige rapidement vers la visite médicale. Le médecin examine attentivement mon genoux, me demande si je suis sur de vouloir remonter sur le ring si tôt, et me fait faire quelques flexions pour vérifier que je suis capable de plier les jambes sans problème. Il me souhaite bonne chance et me demande d’appeler la personne suivante.

18h00, je suis dans le vestiaire. Encore une fois, ça fourmille dans cette petite pièce. Je ne comprends pas comment tout ce monde peut cohabiter dans un si petit espace. Certains plaisantent, d’autres écoutent la musique pendant que certains essaient de dormir. Ceux dont le combat est prévu en début de soirée se préparent. Ils ont l’air grave, comme si on leur avait annoncé qu’ils devaient aller se battre en Afghanistan ou que leur petite amie le trompait avec son pire ennemi. C’est là que tout se joue. C’est dans leur tête qu’ils se battent en premier. Ils ne doivent pas douter.  On ne se connait pas, on ne s’est parfois jamais vu, et pourtant, nous formons une famille. Quand le premier appelé quitte le vestiaire,  tout le monde a un mot pour lui, une tape sur l’épaule, un clin d’œil ou même un sourire. Sans ces gestes, sans ce réconfort, le meilleur d’entre nous n’est plus rien et perd l’essence même de ce sport qui a fait rêver tant de monde. Pendant qu’il combat, certains vont le regarder, d’autres commencent à s’échauffer, l’ambiance devient de plus en plus tendue. Le retour de nos camarades et leur départ du vestiaire nous rappelle que le temps passe et que notre tour arrivera bientôt.

21h30 : j’ai regardé les combats pendant deux heures avant de retrouver les vestiaires. Ils étaient plus tranquilles, je suis un des derniers à passer. Il paraît que mon adversaire est la gloire de la ville, une sorte de symbole de la réussite. Je commence à sentir la pression monter en moi, je trépigne, tourne en rond et commence à simuler un combat contre le sosie de Casper. Mon entraîneur sent la tension monter, il me demande de m’échauffer et commence à chausser ses pattes d’ours. Il me motive, il me soutient, il me malmène, il me rabaisse, il me rend les coups, il me réveille, il m’énerve, il est tout pour moi, je ne vois rien d’autre que lui et n’entend que mes coups hachant les applaudissements déjà étouffés du public. Je ne suis plus le même, rien ne peut plus m’atteindre. Je ne ressens rien, ni stress, ni angoisse, juste l’irrépressible besoin de monter les escaliers menant au ring, passer entre les cordes, écouter les consignes de l’arbitre, et montrer au public ce que je sais faire de mieux en ce bas monde.

Un organisateur vient nous indiquer que je dois me présenter en bas du ring et m’apporte mes gants. Je suis à l’entrée de la salle, mon adversaire est à une dizaine de mètres, à l’entrée parallèle. Il rentrera en dernier, pour que le public soit tout feu tout flamme au début du combat et que je sois au plus bas. Le speaker commence à me présenter, je suis le challenger, je suis l’homme à abattre, à huer, je ne suis pas chez moi. Les guitares des Stooges commencent à rugir, j’entends le speaker crier mon nom, je m’avance fièrement, le peignoir aux couleurs de mon club sur mes épaules, je n’ai peur de rien. Je ne crois en rien, le Dieu Foule ne m’impressionne pas. J’ai juste besoin de sentir la main de mon entraineur me pousser doucement dans le dos, j’ai besoin de l’entendre me parler. Il est celui sur qui je me repose, il est mes genoux, mes poings, mon mental. Il est tout, je ne suis plus rien.

Je piétine, je trépigne, je le regarde faire le beau devant son public. Il paraît qu’il est bon. Mon entraîneur dit que je suis meilleur même amputé d’un bras et d’une jambe. L’arbitre nous parle, il veut du respect, de l’engagement, et du spectacle. J’ai bien l’intention de le combler. On retourne chacun dans notre coin sans se quitter des yeux. Le combat a déjà commencé. La cloche retentit. On s’avance, nos gants se touchent puis remontent protéger nos visages. Je le laisse venir, je veux le mettre en confiance. Il attaque fort, je ne fais que bloquer et remiser un ou deux coups. Il est rapide et puissant, mais pas autant qu’il semble le croire. Je bloque ses coups et remet de plus en plus fort pour lui montrer que je suis bel et bien là. Je le touche une fois au menton, il recule. Je ne le lâcherai plus. Le temps passe, je ne sais pas combien de temps il reste dans cette première reprise et décide d’accélérer le rythme. J’envoie mon bras avant rapidement pour tester sa garde, je le harcèle. Je ne veux pas qu’il puisse respirer, je veux l’étouffer à petit feu, qu’il ne puisse pas reprendre son souffle. Les coups se durcissent, ma lèvre explose. L’arbitre me renvoie dans mon coin pour que mon entraineur freine les coulées de sang. Je dois gagner avant que l’arbitre n’arrête le combat. Je m’avance, je suis prêt. Je lui envoie mon bras avant rapidement, puis lance mon bras arrière puissamment. Je le touche en plein nez. La cloche sonne, ça fait déjà trois minutes. Ma lèvre saigne, son nez aussi. Je me préparais à une défaite en cas d’arrêt du combat par l’arbitre, je n’avais pas assez boxé pour gagner aux points. Mon entraineur panse ma lèvre, il me dit de les protéger à tout prix, il ne faut pas qu’elles saignent à nouveau ou tout sera fini. Je m’avance avec la ferme intention d’en découdre. L’arbitre prend mon bras et le lève. Je ne l’ai pas vu jeter l’éponge. J’ai gagné. Mon entraîneur croyait en moi, celui de mon adversaire doutait de son poulain. Ils sont tout et rien à la fois, nous sommes tout et rien à la fois. Nous ne faisons qu’un,  lui et moi, un homme contre un autre, prêts à repousser nos limites.

 

Par NeuNeu - Publié dans : Me, myself & I
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